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Rencontre sur la route : une variante Rock n’roll de la légende de la Dame blanche est une œuvre de Eliane Daphy, publiée en 1996

Voici l’histoire d’un road. Une nuit, dans un camion, entre Nantes et Lyon, il me l’a racontée.

Ça s’est passé une nuit, en traversant la Sologne, entre Bourges et Orléans. Il faisait un temps bizarre, un brouillard froid, l’hiver ne se décidait pas à laisser la place au printemps. Les arbres avaient une drôle de gueule, la route luisait, et moi, j’étais bien fatigué. Le volant du Ford Transit tirait, le camion était déséquilibré, il n’avançait pas, il était tellement lourd que les amortisseurs touchaient à la moindre petite bosse sur la chaussée. Le matos avait été mal chargé, et le camion était tout déséquilibré, tout ça, parce que Phil, le sonorisateur, s’était levé une gonzesse. Après le concert, il était plus occupé à faire le joli coeur auprès de la nana qu’à surveiller le chargement du camion. Alors, je m’étais retrouvé seul à ranger les flats, les amplis et les rouleaux de câbles, avec l’aide de quelques gars du coin. C’étaient des gentils garçons, qu’avaient jamais chargé de leur vie et que ça rendait tout fiers de trimballer du matos, ils me passaient des caisses qu’avaient rien à voir avec ce que je leur demandais, et moi, j’avais rien dit. Je pouvais pas leur reprocher de ne pas savoir distinguer un flat de guitare d’un flat de synthé, c’était pas des pros. Comme j’avais un peu de marge, j’avais tout empilé comme ça venait, à la va-vite : après tout, 350 bornes, c’était pas la mer à boire, et le matos en avait vu d’autres. Mais ce chargement, c’était vraiment n’importe quoi : y avait même la boîte à violon rouge de Gugus, le guitariste, qui avait été chargée, elle était coincée au fond du camion avec l’ampli et les guitares, elle avait rien à foutre là, vu que Gugusse, normalement, il gardait toujours sa maudite boîte avec lui. Sûr, il allait faire toute une histoire quand il ne retrouverait pas sa boîte ! J’avais laissé faire, quand les gars me l’avaient passé, je savais bien que j’aurais dû refuser, et aller chercher Gugus et lui rendre en mains propres. Mais j’étais pressé, Gugus il était je savais pas où, quelque part avec les autres musiciens en train de se faire rincer la gueule par la production, alors, j’avais laissé faire, et hop, la boite rouge au fonds du camion, ni vu ni connu, Gugus la récupérerait en rentrant à Paris.

Bon, faut dire que j’avais laissé passer pour Phil, la nana c’était un joli morceau, et pour les sonorisateurs, c’est pas toujours évident, ils finissent plus souvent la nuit avec la bouteille, ou un pétard, ça dépend des goûts…, qu’avec un joli lot. Les nanas, elles font les yeux doux aux techniciens avant le concert, pendant la balance, et même pendant le concert. Ça leur permet de rentrer back-stage, ou de frimer sur l’estrade à la console retour, le casque sur les oreilles, le regard extasié. Mais à la fin du concert, quand il faut plier le matos, elles trouvent toujours moyen d’aller se brancher les musiciens. Résultat : pendant que Messieurs les musiciens ramassent les nanas qu’on a emballées, nous, l’équipe technique, avec Phil, le sonorisateur, et Louis, le gars des lumières, on plie en prime de notre matos celui des musiciens.

Moi, au fait, vous ne savez pas encore qui je suis, alors, je me présente, je suis Doudou, et mon métier, c’est road, je suis free-lance de Sound Stage Perfect, la boîte de Ben Grandezoreil. Vous avez sûrement déjà entendu son nom, c’est lui qui fait le son de tous les plus grands du métier. Il a commencé dans les années soixante-dix, comme sonorisateur dans des groupes de pop célèbres en ce temps-là, genre Stivell, Gong ou Magma, il a fait tous les festivals de l’époque, toutes les grandes dates. Il vivait même en communauté avec les musiciens, dans une vieille baraque déglinguée en banlieue, ambiance sex and drug and rock’n roll comme disent les Anglais. Ensuite, quand la communauté a explosé, Ben a monté sa boîte, et il a récupéré la vieille baraque pour en faire son local. Au fur et à mesure, il a acheté de plus en plus de matos, il est maintenant propriétaire de plusieurs systèmes de son et de lumière, qui sont sans arrêt sur la route. Aujourd’hui, Ben ne fait plus beaucoup de son, il est plutôt gestionnaire, et il a toute une équipe de free-lance qui bossent pour lui. Il court pas après le client, ses affaires marchent bien. Sound Stage Perfect, on dit plutôt SSP, c’est La garantie d’un son d’enfer et sans galère dit la pub de la boîte. Et sans me vanter, c’est vrai, il n’y a qu’à voir tous les artistes qui se bousculent pour nous avoir aux manettes.

Bref, j’avais rien dit à Phil, je l’avais laissé draguer tranquille. Mais comme j’avais quand même un peu les glandes, j’avais laissé le camion charger n’importe comment. Le joint de culture locale n’avait rien arrangé à mon état. J’aurais dû refuser de fumer, ces herbes sont souvent traites, surtout que les mecs, ils se rendent pas compte, ils les mettent pures. Bref, Louis l’éclairagiste m’avait un peu aidé à charger, c’était sympa de sa part, il était pas obligé, et il avait pas besoin de plier, lui, son matos restait sur place, dans le grand chapiteau. Louis, il était allé rejoindre les musiciens à la grande soirée donnée en l’honneur de l’Artiste. Ensuite, les musiciens devaient dormir sur place, et ils rentraient à paris que le lendemain.

Louis, lui, restait sur place au festival, il allait faire les prochains gigs. Le veinard, y avait Trust au programme, j’aime bien ce qu’ils font, ils ont pas la grosse tête. C’est pas comme notre chanteuse du moment, alors, elle, c’est vraiment prise de tête et compagnie. Le son, ça va jamais, sa voix n’est pas assez forte, elle s’entend pas dans les retours, elle veut le projo comme ceci, et comme cela… Depuis que Madame – entre nous, on l’appelle “l’Artiste“ – a eu son article dans Rock et Folk, un truc débile, la “rockeuse au piano“, elle est infernale. Ça me fait marrer, tu penses, elle est rock comme je suis curé, tout ça, c’est de la promo bidon, des foutaises de journalistes, tout juste capables de recopier la prose des attachées de presse ! Bref, l’Artiste est un vraie chieuse. Les musiciens ont la même opinion sur elle, mais ils le disent jamais franchement, tu parles, c’est quand même un bon boulot pour eux, elle fait plus de 50 concerts par an, sans parler des télés et des disques, ils sont payés royal, depuis qu’ils tournent avec elle, cela fait trois ans, ils ont plus de problèmes pour décrocher leurs Assedic. Une bonne fiche de paye, et le rocker le plus hard se transforme en requin pépère, qui ne cause plus que de foot, de bagnoles et d’acheter un pavillon de banlieue. Alors, quand ils ont les glandes de jouer sa soupe, les musiciens se contentent de balancer en coulisses une de ces bonnes blagues dont ils ont le secret. Ce soir, à propos de blagues, le guitariste m’en a balancé une dans les dents, une devinette débile qui faisait “Tu sais la différence entre une chanteuse et un road ?”. Je traversais la scène avec un rack d’amplis qui pesait trois tonnes, je me suis pas méfié, j’ai pas bien écouté, j’ai dit “ non “. Les autres musiciens se sont rapprochés, ils aiment bien quand ça saigne, et le guitariste a enchaîné : “Une chanteuse et un road, c’est pareil, ils fréquentent tous les deux des musiciens”. Tous les autres connards de musiciens étaient pliés de rire. J’ai dit entre mes dents “Merci pour lui”, personne ne m’a entendu, et j’ai rigolé comme un bossu avec les autres, faut bien garder la face. Le pire, c’est que je la connaissais, cette devinette débile, elle est vieille comme tout, et que je me suis quand même fait piéger, ça n’a rien arrangé à ma mauvaise humeur. Je me suis bien promis que, dès que j’en aurais l’occasion, je lui rendrai la pareille, à cette ordure de guitariste. Faut absolument que j’en trouve une bien grave à lui balancer pour lui fermer la gueule, la prochaine fois, à ce petit frimeur.

Je vais demander à Francky de m’en trouver une sévère qui fera l’affaire. Francky, c’est mon pote saxo dans le jazz, il connaît tout le stock des blagues de musiciens, même des vachement rares, que personne ne connaît, c’est son oncle qui faisait le métier dans les années cinquante qui lui a filés. Résultat, Francky, y a pas meilleur pour faire rigoler le monde après les spectacles. Quand il raconte ses blagues, c’est mieux que Coluche, il sait même les transformer à la minute, en rajoutant un petit truc perso, pour réussir à chambrer les emmerdeurs, et à les remettre en place. Parce que, faut dire, des emmerdeurs, il en manque pas dans le métier, entre les arrangeurs, les producteurs, les artistes angoissés, les musiciens qui voudraient faire l’arrangeur à la place de l’arrangeur, les organisateurs qui sont charcutiers dans la vie et qui s’étonnent que leurs salles de fêtes de Triffoullis ne sonnent pas comme l’Olympia et qui n’ont pas prévu les prises pour brancher la puissance, sans oublier les nanas des musiciens qui trouvent toujours qu’on entend pas assez leur homme à elle perso dans le mix de la balance. Ca lui sert bien, ce talent, à Francky, c’est peut-être pas le meilleur des saxos, mais personne ne lui cherche jamais d’embrouille, et dans une équipe, avoir Francky, c’est vraiment la bonne ambiance assurée. Tout le monde l’aime bien dans le métier, mon pote Francky. Gugus le guitariste, remarque, il peut frimer, c’est une des meilleures pointures sur le marché. Un vrai musicien, qui joue pas avec des moufles, toujours en place, pas une à côté, un feeling d’enfer, sa guitare, elle fait facile pleurer les foules. Ce mec, n’empêche, il a une lubie bizarre ; comme il transpire et qu’il pue des pieds, une vraie calamité, il change de chaussettes deux fois par jour, le matin, et avant le concert. Il en emmène toujours un stock en tournée, pour pas se faire piéger. Toujours les mêmes, d’ailleurs, des noires, en coton. Un jour, il avait oublié son sac de chaussettes neuves dans sa chambre d’hôtel de la veille, il a fait toute une comédie, si la prod envoyait pas tout de suite quelqu’un lui acheter deux paires de chaussettes noires, il jouait pas. Comme y avait personne de disponible, qui c’est qu’a été obligé d’aller courir au supermarché, hein ? C’est bibi. Je suis road, moi, pas nourrice de ces messieurs. En plus, il était même pas content quand je lui ai rapporté, ses putains de chaussettes, parce que j’avais acheté les premières que j’avais trouvées, et que c’était des chaussettes en nylon, alors Monsieur avait gueulé, il les voulait en coton. Je l’ai envoyé ballader, et depuis cet épisode, ça fait trois ans, il me cherche tout le temps.

Je m’en fous, je laisse faire. Il est pas trop aimé de ses collègues, Gugus, parce qu’il parle presque jamais avec les autres, c’est genre la tête toujours fourrée dans des gros bouquins avec des titres impossibles, pas des polards ou des bouquins de cul comme les autres, non, des trucs d’intellos, mais il est respecté, hein, parce que c’est vraiment un bon. Paraît qu’avant, il vivait dans la communauté de Ben, il était avec une super nana, qu’il l’aimait comme un fou, et qu’il l’a perdue, parce qu’y a eu des embrouilles entre eux à cause d’une autre nana, et que depuis, il est devenu comme ça, pas causant. Je la connais pas vraiment à fond, son histoire à Gugus, je peux pas en dire plus, j’ai juste entendu quelquefois quelques petites allusions, comme ça. Ca s’est passé il y a longtemps, quand Gugus faisait pas encore le requin et qu’il jouait dans son premier groupe. C’était un combo qui faisait des reprises de blues, et qu’avait fait son petit succès à l’époque, avec que des musiciens vraiment excellents. La preuve, ils sont tous devenus de fameux requins. Mais elle doit pas être bien propre, quand même, l’histoire de Gugus et de sa nana, vu que jamais personne ne veut la raconter en entier. Depuis que je fais le road, ça fait maintenant huit ans, j’ai souvent demandé aux musiciens qu’ont joué avec Gugus de me la dire, mais ils sont gênés, ils refusent toujours, ils préfèrent parler d’autre chose. C’est sûrement une sale histoire, je vous dis. En plus, c’est pas une raison, parce qu’il est malheureux, de faire chier le monde comme il le fait. Enfin, moi, ce que j’en dis, je ne suis que road, hein !

N’empêche, Gugus, il est vraiment bizarre, avec ses histoires de chaussettes, il les range dans une vieille boîte de violon qu’est peinte en rouge. Il la trimballe partout avec lui, sa boîte de violon rouge, dans le bus des musiciens, sur ses genoux, à l’hôtel, il la quitte jamais, y paraît même qu’il la met dans son lit pendant qu’il dort. Pendant les concerts, il la pose sur son ampli, c’est à prendre ou à laisser. L’est vraiment pas clair dans sa tête, ce mec. Je me demande un peu : une boîte de violon rouge pleine de chaussettes sales ! Forcement, cette boîte de violon rouge, ça étonne, ça fait causer les gens, y posent des questions, et lui, il fait le mystérieux, il veut jamais dire ce qu’il y a dans la boîte, il fait comme si c’était quelque chose de très précieux… Résultat, j’ai déjà entendu des copains technos qui le connaissaient pas vraiment bien raconter sur lui que c’était un dealer de coke, et qu’il trimballait toujours ses doses avec lui dans sa boîte à violon rouge… Avec les gars de l’équipe technique, on l’a surnommé “Gugus les chaussettes“, mais faut pas lui dire, il le sait pas.

Vous allez penser que ces histoires de chaussettes, j’en fais tout une montagne, mais c’est vrai que quand on passe son temps sur la route, c’est vite un gros problème, ces questions de linge sale. Francky il a même une histoire avec des chaussettes… C’est un musicien, il les lave jamais, il les ramène pas sales chez lui, non, il les jette au fur et à mesure, et pour demander des augmentations à la prod, il mesure en prix de paires de chaussettes. Et il précise « propres, les chaussettes, propres ! “. Moi, je m’en sors bien avec ces problèmes d’intendance, je vis à moitié chez ma mère, et elle fait pas chier, elle lave tout bien gentiment. Mais les femmes de musiciens, paraît qu’elles aiment pas trop ça quand leurs mecs reviennent de tournée avec un sac plein de linge sale… Surtout quand, en plus, ils ont croqué leurs cachets en payant le restau à des groupies, ou en jouant aux cartes. Elles leur en font voir de toutes les couleurs, c’est l’enfer à la maison, ils préfèrent repartir sur la route. De ce côté-là, moi, j’ai pas de souci, j’ai pas de nana, je suis peinard. Voilà les idées qui me parasitaient la tête cette nuit-là, On the road again. En bruit de fond, j’écoutais Dire Straits, et le camion avançait pas. Je me disais que j’allais arriver à Montreuil en retard, et que Ben m’attendait à huit heures tapantes à la boîte à Montreuil, parce que le matos devait être vérifié rapidos avant de repartir dans la matinée pour Marseille, où y avait un gros gig en soirée. Ben allait faire la gueule, et quand il verrait la façon dont j’avais empilé les amplis, ça n’arrangerait rien. Je n’allais pas couper à la leçon de morale, j’en étais fatigué d’avance.

Tout à coup, dans les phares, au loin, j’ai vu une silhouette claire, on aurait dit une femme en robe blanche. J’ai ralenti, j’ai bien ouvert les yeux, c’était vraiment une gonzesse, en robe de mariée, avec tout le tralala, le châle brodée, le voile de dentelle dans les cheveux, le petit bouquet accroché sur sa poitrine. Ça m’a cloué d’étonnement. Elle m’a fait signe, alors je me suis arrêté. J’ai ouvert ma portière, elle s’est approché, elle m’a dit : “Vous allez bien à Montreuil ?” Ça m’a complètement bluffé. Je me suis dit que, sans doute, elle devait avoir reconnu mon camion : il est repérable, il n’y en a pas beaucoup en France d’aussi bien décorés, un Ford bleu et rouge avec des stickers de spectacles collés partout. C’est moi qui ai bricolé la déco, j’en suis fier, c’est pas le camion de tout le monde, il est facile à repérer, ça aide bien à passer les contrôles dans les festivals, quand de jeunes cons qui savent pas reconnaître un camion de matos et un camion de frites veulent empêcher de rejoindre la scène, moi, j’ai jamais de problème. Ben a d’ailleurs rien dit quand j’ai commencé à passer mes loisirs à customiser mon camion, dans la cours de la boîte. Je prends toujours le même, c’est devenu le mien, et du moment que la mécanique est bien bricolé, Ben, y s’en fout. De toutes façons, ces camions, c’est des vieux tanks qu’on achète aux domaines.

Alors je lui ai répondu, à la mariée : “Ouais, je vais bien à Montreuil”. Elle m’a dit “Moi aussi, vous pouvez m’emmener ?”, alors je lui ai dit de monter. Qu’est-ce que je pouvais faire d’autre ? Elle avait vraiment l’air perdue, j’allais pas quand même la laisser seule sur la route au milieu de la nuit. Et puis elle avait pas l’air méchante, et j’étais pas contre un peu de compagnie. Mes cassettes, j’en avais marre, je les connais par coeur, et arrêter un peu les idées qui tournaient dans ma tête, en causant avec quelqu’un, ça me ferait des vacances. Quand elle est montée, j’ai arrêté la cassette, et j’ai essayé de lui faire la conversation, elle répondait pas, elle s’est mise à chanter doucement avec une drôle de voix, un truc genre arabe, ou flamenco, pourtant elle était blonde… J’ai sorti le pétard que m’avait donné les gentils gars de Bourges, je l’ai allumé, et je lui ai tendu. Elle l’a pris sans rien dire, elle s’est mise à tirer dessus longuement, à l’ancienne, les deux mains en conque autour la bouche collée dans le creux, une vrai pro. L’herbe a fait son effet, elle s’est mis à chanter des vieux blues, c’était cool, j’étais bien.

Et puis y a eu une putain de déviation, au milieu de nulle part. J’ai essayé de bien suivre les panneaux. Elle chantait toujours, elle s’était même mise à tambouriner sur le tableau de bord, elle avait un sacré sens du rythme. Je savais plus où j’étais, la route ne ressemblait à rien, c’était un drôle de paysage, y avait des lacs, du sable. Y avait pas que le paysage qui était drôle, moi aussi, j’étais dans un drôle d’état, un peu ailleurs. Je savais pas bien si c’était le joint, ou autre chose, je préférais éviter de me poser des questions, dès fois que ça aurait déclenché un flip. Je me disais, “ça va, Doudou, pas de malaise, tout est normal, t’es juste très fatigué, la nuit va bientôt finir“. Des déviations, j’en avais vu d’autres, c’était pas ma faute, et si Ben était pas content, ça serait pour le même prix. Ma mariée avait changé de style, elle chantait Baby please don’t go, j’aime bien ce vieux blues. Elle y mettait un feeling pas possible You know it hurt me so… C’était vraiment… Comment dire ? Beau, voilà, c’était beau, tout simplement. Alors, j’ai commencé à chanter avec elle le refrain en boucle Baby, please, don’t go back to New Orleans, Babe I need you so. Ca tournait d’enfer.

Tout à coup, une biche a traversé juste devant les roues, j’ai tourné brusquement le volant pour l’éviter, le Ford a fait une embardée, il a heurté une borne kilométrique, et un pneu a éclaté. Alors, là, j’ai craqué total, c’était vraiment la grosse tuile, le cric était tout au fond du camion, je m’en souvenais, je l’avais pas sorti comme d’habitude avant de charger. C’était la grosse grosse galère, c’est sur j’allais être en retard, et Ben, il plaisante pas, il a beau avoir l’air très cool, comme ça, genre baba, mais quand le matos doit repartir, il faut pas délirer avec les horaires.

Elle est descendue en même temps que moi, et elle me regardais quand j’ai ouvert la porte arrière du camion. J’ai j’ai vu devant mes yeux tout le matos qu’il fallait décharger avant de tomber sur ce putain de cric, ça m’a mis les glandes d’une telle force que je me suis mis à gueuler tous les noms d’oiseaux que je connais, et ça me soulageait même pas. J’avais déplané complet, et j’ai dit “bon, y a pas 36 solutions, ou faut tout décharger, ou faut réussir à passer, et avec mes 100 kilos, je peux pas le faire”. Elle m’a proposé de m’aider. J’étais un peu gênée, mais elle s’est glissé entre les caisses, avec sa petite robe blanche, incroyable, on aurait dit qu’elle avait fait ça toute sa vie. On a sorti quelques amplis, elle a même blagué “le bassiste, il pourrait s’acheter un compact, les Ampeg deux corps, ça pèse comme une vache morte, et le son, en plus, c’est dépassé”.

Je me suis dit qu’elle devait être la nana d’un musicien depuis longtemps, ou qu’elle avait dû l’être. Quand elle a sorti la boîte de violon rouge, elle a dit “je te passe les chaussettes”, sur le moment, ça m’a même semblé normal, et puis, enfin, on a sorti le cric. Pendant tout le temps que je réparais, on a parlé musique, vieux blues, chorus préférés, elle rigolait, on se disputait comme de vieux potes quand on n’était pas d’accord sur la meilleure version d’un titre, genre, par “John Lee Hooker et B.B. King, en 1965, live à Chicago, c’est le meilleur“, “non, par Eric Clapton, sur le disque avec Santana“. Le temps que je répare, le soleil commençait à se lever. A un moment, elle est reparti derrière le camion, j’ai continué à tourner la manivelle, et j’ai fini de changer la roue. J’avais les mains pleine de graisses, je les ai frottées sur mon beau pantalon de scène blanc, ma mère allait encore gueuler que c’était irrattrapable, et quand je suis arrivé avec ma roue crevé au cul du camion, elle était plus là. Et vous allez pas me croire, le camion avait été rechargé, parfaitement bien, les amplis les plus légers sur les amplis les plus lourds, et les câbles avaient même été roulés correctement, à la manière des années soixante-dix, alors que les mecs de Bourges, ils les avaient jetés en tas.

Je l’ai cherchée, je l’ai appelée, personne. Alors j’ai repris la route, c’était la fin de la déviation, direction l’autoroute, j’ai foncé comme un malade. Je suis arrivé plus qu’à l’heure à Montreuil, j’ai sorti Ben du lit. Il a râlé, en disant qu’il était 5 heures du matin, que j’avais encore roulé trop vite, que j’allais bousiller le Ford, qu’il fallait que j’arrête la coke.

Depuis ce jour, les copains me trouvent bizarre, et ce qu’est sûr, c’est que le pétard, j’y touche plus. Le pire, c’est que je suis fâché pour de bon avec Gugus, le guitariste aux chaussettes, parce que vous allez pas me croire, sa boite à violon rouge, on l’a jamais retrouvée dans le camion. Dans le camion, j’ai pas trouvé la boîte, mais j’ai trouvé un petit bouquet de mariée en fleurs d’orangers, tout racorni, jauni et flétri. Je l’ai accroché au rétroviseur de mon camion, et il y est toujours.

Eliane Daphy, Le Raincy, 7 mai 1996

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