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Claude Lefort

Philosophe occidental

Philosophie contemporaine

Naissance Erreur de script
Décès (à 86 ans)
Principaux intérêts Politique, Phénoménologie, Totalitarisme
Œuvres principales Le Travail de l'œuvre, Machiavel (1972), L'Invention démocratique, Essais sur le politique, Écrire à l'épreuve du politique
Influencé par Machiavel, La Boétie, Tocqueville, Marx, Kantorowicz, Lacan, Arendt, Merleau-Ponty, Soljenitsyne, Castoriadis
A influencé Étienne Tassin

Claude Lefort (Erreur de script – 3[1]) était fils de Rosette Cohen (1884-1959) et de Charles Flandin (1882-1955): une filiation atypique comme il est expliqué plus bas. C'est un philosophe français connu pour sa réflexion sur la notion de totalitarisme, à partir de laquelle il a construit dans les années 1960 et 1970 une philosophie de la démocratie comme le régime politique où le pouvoir est un « lieu vide », c'est-à-dire inachevé, sans cesse à construire, et où alternent des opinions et des intérêts divergents.

Ancien directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, il était membre du centre de recherches politiques Raymond-Aron. Il a notamment travaillé sur Machiavel, Merleau-Ponty et sur les régimes du bloc de l'Est.

Carrière Modifier

Lefort devient marxiste dans sa jeunesse sous l’influence de son maître Maurice Merleau-Ponty. Dès 1944 il appartient au petit noyau trotskiste français : il fait des adeptes à la Maison de Lettres. En 1946, il rencontre Cornelius Castoriadis qui de Grèce arrive à Paris. Tout de suite, ils créent au Parti communiste internationaliste (d'obédience trotskiste) une tendance "Chaulieu [Castoriadis]-Montal [Lefort]" qui fait sécession et devient le groupe Socialisme ou barbarie qui lance en 1949 une revue sous ce nom.

Avec Socialisme ou barbarie, il se bat contre le marxisme orthodoxe. Socialisme ou Barbarie considère l'URSS comme un capitalisme d’État, et apporte son soutien aux révoltes anti-bureaucratiques en Europe de l’Est — en particulier à l’insurrection de Budapest en 1956. Des divergences amènent une scission au sein du groupe, et Lefort fait partie avec Henri Simon des fondateurs de Informations et liaisons ouvrières en 1958. Il quitte quelques années plus tard le militantisme actif.

Après avoir travaillé, entre autres en 1947 et 1948 pour l'UNESCO, Lefort passe en 1949 l'agrégation de philosophie : il enseigne en lycée à Nîmes (1950) puis à Reims (1951). En 1951, il est recruté comme assistant de sociologie à la Sorbonne par Georges Gurvitch. Dès l'année 1952 (suite à un différend avec celui-ci), il est détaché à la section de sociologie du CNRS, jusqu'en 1966, avec une parenthèse de deux années (1953-54) où il est professeur de philosophie à l'Université de São Paulo (Brésil). Comme pour le CNRS, l'appui de Raymond Aron favorise son recrutement comme enseignant de sociologie à l'Université de Caen, où il professe de 1966 à 1971, année où il soutient comme thèse de doctorat d'état son ouvrage Machiavel, le travail de l'œuvre. Cette même année, il est à nouveau pris comme chercheur à la section de sociologie du CNRS jusqu'en 1976, date de son entrée à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, jusqu'à sa retraite en 1989.

Le travail intellectuel de Lefort est fortement lié à sa participation, souvent conflictuelle, à des revues successives. Aux Temps Modernes, introduit par M. Merleau Ponty, il participe aux "réunions des collaborateurs" et écrit dès 1945, jusqu'à sa polémique avec J.-P. Sartre en 1953. À Socialisme ou Barbarie (qui paraît de 1949 à 1967 et dont il est cofondateur), il est actif jusqu'en 1950, puis de 1955 à 1958. Il participe à Texture (né en 1969) de 1971 à la fin (1975) et y fait entrer Castoriadis et Miguel Abensour. Avec ces derniers (ainsi que Pierre Clastres et Marcel Gauchet), il crée en 1977 Libre, qui paraît jusqu'en 1980, date où des différends l'opposent à Castoriadis comme à Gauchet. De 1982 à 1984, il dirige Passé-Présent où nous trouvons aussi entre autres Miguel Abensour, Carlos Semprun, Claude Mouchard et Pierre Pachet. Ces deux derniers ainsi que Claude Habib forment le comité de lecture de la collection Littérature et Politique que Lefort fonde aux Éditions Belin en 1987.

Sans doute accorda-t-il moins d'importance aux centres de recherche auxquels il a participé à l'EHESS : le CECMAS (centre d'étude des communications de masses), fondé par Georges Friedmann et auquel l'accueille Edgar Morin, puis le Centre Aron, qu'il fréquente jusqu'à sa mort.

Dès la mort de M. Merleau-Ponty (1961), Lefort a pris en charge l'édition de ses manuscrits. En 2010 paraît dans la collection Quarto Gallimard le livre M. Merleau-Ponty, œuvre, dont il a assuré l'organisation et la préface.

Dans les années 1970, il développe une analyse des régimes bureaucratiques d’Europe de l’Est. Il lit L'Archipel du Goulag et publie un livre sur Alexandre Soljenitsyne. Ses principales conceptions sur le totalitarisme stalinien sont publiées en 1981 dans un recueil intitulé L’Invention démocratique.

Conception du totalitarisme Modifier

Lefort fait partie des théoriciens du politique qui postulent la pertinence d’une notion de totalitarisme dont relèvent le stalinisme comme le fascisme, et considèrent le totalitarisme comme différent en son essence des grandes catégories utilisées par le monde occidental depuis la Grèce antique, comme les notions de dictature ou de tyrannie. Cependant, contrairement aux auteurs comme Hannah Arendt qui limitent la notion à l’Allemagne nazie et à l’Union soviétique entre 1936 et 1953, Lefort l’applique aux régimes d’Europe de l’Est dans la deuxième moitié du siècle, c’est-à-dire à une époque où la terreur, un élément central du totalitarisme chez d’autres auteurs, avait perdu sa dimension paroxystique.

C’est à l’étude de ces régimes, et à la lecture notamment de L’Archipel du Goulag (1973) d’Alexandre Soljenitsyne, qu’il a développé son analyse du totalitarisme. Sans la théoriser en un ouvrage unifié, il a publié en 1981 sous le titre L’Invention démocratique. Les limites de la domination totalitaire un recueil d’articles parus entre 1957 et 1980.

La double clôture de la société Modifier

Lefort caractérise le système totalitaire par une double « clôture » :

  • Le totalitarisme abolit la séparation entre l’État et la société : le pouvoir politique irrigue la société, et toutes les relations humaines préexistantes – solidarité de classe, coopération professionnelle ou religieuse – tendent à être remplacées par une hiérarchie unidimensionnelle entre ceux qui ordonnent et ceux qui obéissent. Ceci est permis, en particulier, par l’association toujours plus étroite entre l’administration de l’État et la hiérarchie du parti, cette dernière devenant le pouvoir effectif. Lefort, comme d’autres théoriciens, identifie ainsi la destruction de l’espace public et sa fusion avec le pouvoir politique comme un élément-clef du totalitarisme.
  • Le totalitarisme nie ce que Lefort appelle « le principe de division interne de la société », et sa conception de la société est marquée par « l’affirmation de la totalité ». Toute organisation, association ou profession est ainsi subordonnée au projet de l’État. La diversité des opinions, une des valeurs de la démocratie, est abolie afin que tout le corps social tende vers un même but ; même les goûts personnels deviennent des objets politiques et doivent être standardisés. Le but du totalitarisme est de créer une société unifiée et fermée, dont les composantes ne sont pas des individus et se définissent toutes par les mêmes buts, les mêmes opinions et les mêmes pratiques. Le stalinisme connaît ainsi l’« identification du peuple au prolétariat, du prolétariat au parti, du parti à la direction, de la direction à l’Égocrate. » (Lefort 1981, p. 175)

Lefort montre ainsi la grande différence du totalitarisme avec la dictature : une dictature peut admettre la concurrence de principes transcendants, comme la religion ; l’idéologie du parti totalitaire est religion. Une dictature ne vise pas à la destruction et à l’absorption de la société, et un pouvoir dictatorial est un pouvoir de l’État contre la société, ce qui suppose leur distinction ; le projet d’un parti totalitaire est de se confondre avec l’État et la société en un système clos, unifié et uniforme, subordonné à la réalisation d’un projet – le « socialisme » dans le cas de l’URSS. Lefort appelle ce système le « peuple-Un » : « Le processus d’identification entre le pouvoir et la société, le processus d’homogénéisation de l’espace social, le processus de clôture de la société et du pouvoir s’enchaînent pour constituer le système totalitaire. » (ibid., p. 103)

La vision organiciste de la société Modifier

Le système totalitaire, unifié et organisé, se présente comme un corps, le « corps social » : « dictature, bureaucratie, appareils ont besoin d’un nouveau système de corps » (ibid., p. 109). Lefort reprend les théories d’Ernst Kantorowicz sur les « deux corps du roi », en ce que la personne du chef totalitaire, au-delà de son corps physique et mortel, est un corps politique figurant le peuple-Un.

Afin d’assurer son bon fonctionnement et de conserver son unité, le système totalitaire requiert un Autre, « l’Autre maléfique » (Lefort 1981, p. 176), une représentation de l’extérieur, de l’ennemi, de ce que le parti combat, « le représentant des forces de l’ancienne société (koulaks, bourgeoisie), […] l’émissaire de l’étranger, du monde impérialiste » (ibid., p. 173). La division entre l’intérieur et l’extérieur, entre le peuple-Un et l’Autre, est la seule division que le totalitarisme tolère, car il se fonde par rapport à elle. Lefort insiste sur le fait que « la constitution du peuple-Un exige la production incessante d’ennemis » (ibid., p. 173) et parle même de leur « invention ». Par exemple, Staline s’apprêtait à attaquer les Juifs d’URSS lorsqu’il est mort, c’est-à-dire à désigner un nouvel ennemi ; de même, Mussolini avait déclaré que les bourgeois seraient éliminés d’Italie après la Seconde Guerre mondiale.

La relation entre le peuple-Un et l’Autre est d’ordre prophylactique : l’ennemi est un « parasite à éliminer », un « déchet ». Ceci dépasse le simple effet rhétorique couramment utilisé dans le discours politique contemporain, encore que de manière sous-jacente, et participe de la vision métaphorique de la société totalitaire comme un corps. Cette vision explique que l’existence même des ennemis de l’État et leur présence au sein du peuple, soient vues comme une maladie. La violence déchaînée contre eux est, dans cette métaphore organiciste, une fièvre, un symptôme du combat du corps social contre la maladie, en ce sens que « la campagne contre l’ennemi est fiévreuse : la fièvre est bonne, c’est le signal, dans la société, du mal à combattre. » (ibid., p. 174)

La situation du chef totalitaire au sein de ce système est paradoxale et incertaine, car il est à la fois une partie du système – la tête, qui commande au reste – et la représentation du système – le tout. Il est ainsi l’incarnation du « pouvoir-Un », c’est-à-dire le pouvoir exercé dans toutes les parties du « peuple-Un ».

La fragilité du système Modifier

Lefort ne considère pas le totalitarisme comme une situation quasi idéaltypique qui serait susceptible d’être réalisée par la terreur et l’extermination. Il y voit plutôt un ensemble de processus, ne pouvant connaître de fin et donc de succès. Si la volonté du parti totalitaire de réaliser l’unité parfaite du corps social commande l’ampleur de son action, elle implique également que son but soit impossible à atteindre, car son développement entraîne nécessairement contradictions et oppositions. « Le totalitarisme est un régime dont le registre est d’être rongé par l’absurdité de sa propre ambition (le contrôle total par le parti) et par la résistance passive ou active de ceux qui lui sont soumis », résume le politologue Dominique Colas (Colas 1986, p. 587)

Conception de la démocratie Modifier

Claude Lefort forme sa conception de la démocratie au miroir de sa conception du totalitarisme et l’a également développée avec ses analyses des régimes d'Europe de l’Est et de l'URSS.

La démocratie chez Lefort est le régime caractérisé par l’institutionnalisation du conflit au sein de la société, de la division du corps social ; il reconnaît, et même légitime, l’existence d’intérêts divergents, d’opinions contraires, de visions de monde opposées et même incompatibles.

La vision de Lefort fait de la disparition du corps politique du chef – la mise à mort du roi, chez Kantorowicz – un moment fondateur de la démocratie, car elle fait du lieu du pouvoir, auparavant occupé par une substance éternelle transcendant la simple existence physique des monarques, un « lieu vide », auquel peuvent se succéder, mais seulement pour un temps et au gré des élections, des groupes d’intérêt et d’opinion concurrents. Le pouvoir n’intègre plus aucun projet défini, aucun but, aucun plan ; il n’est qu’un ensemble d’instruments, mis temporairement à la disposition de ceux qui remportent la majorité. « Dans la démocratie inventée et inventive de Lefort, écrit Dominique Colas, le pouvoir émane du peuple et il n’est le pouvoir de personne. » (Colas 1986, p. 589)

La démocratie est ainsi un régime marqué par son indétermination, son inachèvement, ce contre quoi s’érige le totalitarisme.

Ceci mène Lefort à considérer comme « démocratique » toute forme d’opposition et de protestation face au totalitarisme, l’opposition et la protestation créant, en quelque sorte, un espace de démocratie au sein du système totalitaire. La démocratie est invention, ouverture de nouvelles mobilisations désignation de nouveaux enjeux dans la lutte contre l’oppression, elle est une « puissance créative capable d’ébranler, voire d’abattre le Léviathan totalitaire » (Colas 1986, p. 586), Léviathan dont Lefort souligne la paradoxale fragilité.

La séparation de la société civile d’avec l’État, qui caractérise la démocratie moderne, est permise par cette désincorporation de la société. Un pays démocratique connaît également ce caractère inventif, car tout groupe de citoyens, par une lutte légitime, peut chercher à faire établir de nouveaux droits ou défendre ses intérêts. Lefort ne rejette pas la démocratie représentative, mais n’y limite pas la démocratie, incluant par exemple les mouvements sociaux dans la sphère du débat politique légitime.

Modèle:À wikifier Origine familiale

Lefort n’exposait pas ses origines familiales, connues seulement d’un petit cercle d’intimes. C’est seulement la dernière année de sa vie (2010) qu’il a rédigé des fragments de récit à ce sujet, dont par ailleurs il parlait à ses proches. Parmi ceux-ci, Pierre Pachet a enregistré ces propos et les a publiés en trois articles dans La quinzaine littéraire[1]. Outre la vivacité gouailleuse de ces récits, on y trouve une information précise. Rosette Cohen, célibataire, ne parlait pas à ses deux fils, Bernard et Claude, de leur filiation. Elle vivait avec sa mère (elle-même bonne catholique), veuve de Félix Cohen, ancien avocat puis sénateur du Second Empire et homme de lettres et de théâtre qui s’était peu à peu ruiné, lui-même fils d’un riche négociant juif marseillais, de famille originaire du Comtat (Carpentras). Rosette Cohen dut donc travailler, d’abord « petite main » dans une grande maison de couture, puis comme dessinatrice de mode pour la presse. C’est vers six ans (1930) que Claude Cohen comprend qu’il est le fils naturel du docteur Charles Flandin, fréquenté de tous temps comme un ami proche de la famille.

Le docteur Charles Flandin appartient à la grande bourgeoisie parisienne, dans une famille dont le fief politique est à Cures, dans l’Yonne, lui-même conseiller général dans ce département, comme son père qui fut comme député un des promoteurs de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, ou comme son frère cadet Pierre-Etienne, lui aussi député (promoteur malheureux d’une loi qui aurait donné le droit de vote aux femmes vers 1920), plusieurs fois ministre et brièvement président du conseil en 1935 et brièvement aussi ministre du gouvernement de Vichy en 1940. Bernard et Claude Cohen ne fréquentent la famille Flandin, à Cures, qu’à partir de 1936, sans que leur filiation soit officiellement dite. Au printemps 1942 une amie de Bernard et Claude Cohen se soucie des dangers que ce nom peut leur faire courir , même s’ils ne sont « légalement » pas juifs. Elle obtient facilement d’un commerçant célibataire et sans enfants qu’il se déclare comme père de ces deux jeunes gens, qui dès lors sont Bernard et Claude Lefort. On peut penser que Claude Lefort n’a jamais cessé de considérer que sa vie dépendait de ce qu’il en faisait lui-même et non des racines qu’il n’affichait nullement.


[1] « Traces de Claude Cohen », La quinzaine littéraire, N° 1091 du 16/9/2013, p. 18-19 ; N° 1092 du 1/11/2013, p. 20-21 ; N° 1093 du 16/11/2013, p. 18-19.

PublicationsModifier

  • La Brèche, en collaboration avec Edgar Morin, JM (Jean-Marc Coudray (pseudonyme de Cornelius Castoriadis), Paris, Fayard, 1968.
  • Éléments d'une critique de la bureaucratie, Paris, Droz, 1971.
  • Le Travail de l'œuvre, Machiavel, Paris, Gallimard, 1972 (republié coll. « Tel », 1986).
  • Un Homme en trop. Essai sur l'archipel du goulag de Soljénitsyne, Paris, Le Seuil, 1975 (republié, Le Seuil poche - 1986).
  • Les Formes de l'histoire, Paris, Gallimard, 1978.
  • Sur une colonne absente. Autour de Merleau-Ponty, Paris, Gallimard, 1978.
  • L'Invention démocratique, Paris, Fayard, 1981.
  • Essais sur le politique : XIXe et XXe siècles, Paris, Seuil, 1986.
  • Écrire à l'épreuve du politique, Paris, Calmann-Lévy, 1992. Traduit en anglais par David Ames Curtis, traducteur de Castoriadis, et paru en 2000 sous le titre "Writing: The political test" (Duke University Press)
  • La Complication, Paris, Fayard, 1999.
  • Les Formes de l'histoire. Essais d'anthropologie politique, Paris, Gallimard, «Folio Essais», 2000.
  • Le Temps présent, Paris, Belin, 2007.

Notes et références Modifier

Voir aussi Modifier

Bibliographie Modifier

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Liens externesModifier

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